«Vidomègon», un tremplin pour plusieurs cadres béninois

16/01/2013 04:29Comments Off on «Vidomègon», un tremplin pour plusieurs cadres béninois
Plusieurs personnalités et cadres béninois doivent leur réussite sociale au fait qu’ils ont été «vidomègon», c’est-à-dire placés dans des familles autres que les leurs. Ils apprécient cette forme de solidarité qui est aux antipodes de la traite des enfants.
La traite et le travail des enfants est un domaine dans lequel le Bénin s'illustre dangereusement.

La traite et le travail des enfants est un domaine dans lequel le Bénin s’illustre dangereusement.


«C’est une fierté pour moi de voir ces enfants réussir dans les études ou de vivre du métier qu’ils ont appris sous ma protection». Sylvain Cataria, directeur d’école à la retraite, ne cache pas sa satisfaction. Il a su pendant des années encadrer des enfants placés sous sa tutelle. Aujourd’hui, la plupart de ces derniers ont évolué dans les études et se sont intégrés dans la société. Réputé pour sa rigueur et son dévouement au travail, cet enseignant affirme n’avoir maltraité aucun de ses protégés au cours de leur séjour dans sa famille. « Il n’y avait aucune discrimination à leur égard. Je leur donnais les mêmes chances qu’à mes propres enfants », confie-t-il. Du reste, Sylvain Cataria affirme avoir été lui aussi un « vidomègon », c’est-à-dire un enfant placé par ses parents chez des tuteurs. Cela lui a permis, également, de bien mener ses études. A son tour, il a voulu apporter de l’aide à ceux qui en ont besoin, une façon pour lui de remercier tous ceux qui lui ont donné l’opportunité de réussir dans la vie.
Comme ce retraité, nombre de personnalités et cadres béninois doivent leur réussite au fait que leurs géniteurs les ont confiés à des personnes qui ont veillé à leur éducation et à leur formation. « La grande partie des cadres et intellectuels de ma génération ne seraient pas ce qu’ils sont aujourd’hui si leurs géniteurs ne les avaient pas confiés à un parent, allié, ami ou autre personne. Je fais partie de cette catégorie de personnes placées », reconnaît Joseph Gnonlonfoun, ancien ministre chargé de la justice et actuel conseiller à la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac). Pour lui, comme pour d’autres personnes, il est important de faire la distinction entre « vidomègon » ou « placement » d’enfants et « traite des enfants ». Le premier est une forme de parrainage d’un enfant pour lui donner plus de chances de réussite sociale tandis que la traite n’est rien d’autre que le contraire, c’est-à-dire l’exploitation éhontée d’êtres innocents aux seuls bénéfices de l’exploiteur.

« Vidomègon », oui ! Traite des enfants, non !

Selon Albert Tingbé-Azalou, socio anthropologue, le placement d’enfants est un phénomène de société qui remonte dans le temps. « Il se faisait en ce moment dans le souci d’observer chez l’enfant une bonne socialisation et une éducation qui puisse faire intégrer le futur adulte à son milieu, note-t-il. C’est un placement de développement qui permet à l’enfant de se prendre en charge et d’être utile à sa famille originelle et à sa société. Il se fait dans le sens d’un renforcement des capacités intellectuelles, psychiques, morales psychologiques de l’intéressé ». Le paysan qui confiait son enfant à quelqu’un n’entendait pas le vendre ou le livrer à la barbarie humaine, soutient Joseph Gnonlonfoun. « Son objectif était que son enfant reçoive une éducation scolaire ou qu’il apprenne un métier autre que celui qu’il exerce lui-même, en somme qu’il réussisse dans la vie. Il ne monnayait pas la vie de son enfant, au contraire ! », continue-t-il.
Jérôme Carlos, historien et journaliste, explique que le phénomène « vidomègon » est l’expression de la solidarité et de la vie communautaire, valeurs qui caractérisaient la société traditionnelle africaine. « On n’est jamais laissé pour compte dans nos sociétés et celui qui était récupéré, était protégé et ne pouvait faire l’objet de maltraitance. L’Afrique vivait encore dans l’esprit du partage et de la solidarité », relève-t-il. Le placement, à en croire Gilbert Goudjo, ancien « vidomègon » aujourd’hui conservateur de musée et directeur de la Maison de la culture de Ouidah, fait « tout gagner à l’enfant et à sa famille d’accueil qui peut se réjouir d’avoir contribué à l’éducation d’un homme appelé à être utile à ses appartenances multiples ». Pour lui, «la pratique n’avait rien de contraignant. Elle était placée sous le sceau de l’amitié et du partage ».
Aujourd’hui encore, plusieurs Béninois continuent de partager ces valeurs de solidarité en acceptant d’héberger ou de nourrir des enfants ou des jeunes dans le besoin, de prendre en charge leurs frais de formation. Ils prennent leur distance à l’égard de ce que Jérôme Carlos nomme «marchandisation de l’enfant dont on tire profit du travail », une forme d’esclavage qui n’a rien à voir avec le « vidomègon ».

Par Kokouvi EKLOU