Secteur du tourisme : Splendeurs et misères des chutes de Tanongou

21/02/2017 09:21Comments Off on Secteur du tourisme : Splendeurs et misères des chutes de Tanongou

A plus de 600 km de Cotonou, Tanongou, petit village perdu dans la commune de Tanguiéta, déchaîne les passions. Cascades grandeur nature, ses irrésistibles chutes d’eau suscitent constamment émerveillement malgré l’air du temps.

Les chutes de Tanongou


Merveille naturelle perchée au sommet des montagnes de l’Atacora, la cascade de Tanongou reste une curiosité de par ses attraits qui déclenchent bien des émotions chez le visiteur. Braver nids de poule et autres crevasses le long de la voie menant au parc national de la Pendjari pour admirer ces irrésistibles chutes d’eau nichées au cœur de cette bourgade perdue de Tanguiéta est loin d’être une aventure superflue. De l’émerveillement à l’évasion en passant par l’enchantement, le regard du visiteur s’illumine et le désir d’y prolonger son séjour se nourrit de la splendeur de la nature. Coulée d’eau le long des amas de roches verdoyantes des montagnes, le site présente toute une multitude d’attractions naturelles. A l’accueil du site, à quelques pas du campement relais qui abrite des bungalows, un étang encastré de roches et bordé d’arbres au tronc massif et d’arbustes d’eau invite à immerger ses pieds. La fraîcheur de ses eaux et le calme des lieux parfois perturbé par les cris des oiseaux et d’autres espèces inconnues médusent. Point de départ de la randonnée pédestre qui conduit à la cascade d’eau, cet étang s’étiole en saison sèche contrairement à la grande retenue d’eau au pied de la cascade. Si son volume diminue avec le flux intermittent de la saison sèche, elle garde toutefois son existence sauf que les plongeons habituellement observés du haut de la cascade se raréfient à cause d’éventuels accidents. En période des pluies comme en cette saison, le spectacle est total. Point besoin d’invoquer une quelconque divinité locale pour voir le flux d’eau dévaler les rampes de la cascade et mourir au bas de la retenue gorgée merveilleusement d’eau où curieux et autres visiteurs prennent du plaisir à nager. En dépit de tous ces mythes entretenus autour de la disparition de certains baigneurs, la mare ne désemplit pas. Quoique la grande cascade constitue une attraction grandiose aux yeux des visiteurs, la petite chute d’eau que l’on rencontre en montant vers les sommets ne manque non plus d’intérêt. Tel un écran d’eau au-devant des montagnes, elle frappe l’attention tant sa beauté est impériale. Suintant le long d’une sorte de muraille naturelle taillée dans la montagne, cette petite cascade franchie conduit à la grande à travers des chemins sinusoïdaux tracés par dame nature. Ici tout faux pas est interdit et se faire guider par des habitués du site rassure davantage. L’imprudent qui y va de son indolence n’est pas à l’abri d’une glissade ou d’une chute. Les pieds fermes posés avec tact sur des supports et la main d’appui d’un compagnon ou d’un guide ne sont jamais inutiles pour sortir des pièges de ces grosses roches à la couleur ocre ou noire disposées malencontreusement sur ce parcours dont l’âpreté et l’éprouvant caractère attisent l’émotion. Il n’est pas exclu de voir des visiteurs s’arrêter devant un obstacle et opposer tout refus à poursuivre la randonnée, tétanisés par la peur. Attirantes certes mais surprenantes et redoutées sont ces chutes d’eau dont la renommée n’est plus à conter hors du Bénin. Des caractéristiques qui en font davantage une curiosité à satisfaire.

Mauvaise fortune

En dépit des intempéries, le site garde toute sa superbe et aucune pression humaine ne tend à l’amocher. Le seul signe visible de l’action du temps reste l’état déliquescent du campement relais érigé à son pied pour l’hébergement des visiteurs désireux d’y séjourner durant un moment. Bungalows aux toitures érodées, paille emportée depuis fort longtemps par le vent, murs de chambres lézardées, peinture alternée, absence d’énergie électrique et d’eau potable…Le site est plongé dans une léthargie effarante. Découragé par cette mauvaise passe, le gérant des lieux n’attend que ce coup de pouce des autorités en charge du secteur touristique pour relancer les activités au niveau de ce réceptif hôtelier qui vit ses heures les plus blafardes. « Les activités connaissent une baisse inquiétante avec l’état du campement relais. Lorsque les visiteurs abondent force est d’admettre qu’ils n’y viennent que pour voir la cascade de Tanongou. En l’absence de toute commodité d’accueil à notre niveau il n’est pas à espérer un quelconque séjour de leur part. Nous n’avons plus de chambres habitables. Venir par ailleurs ici relève d’un calvaire. Les ponts et buses sont inexistants puisque emportés par le cours d’eau en crue avec les fortes pluies enregistrées ces temps-ci », confie Antoine Kouagou, amer. Quand bien même des solutions de fortune telles que l’érection de roches pour faciliter la traversée de l’eau le long de l’accès au campement relais sont trouvées il n’en demeure pas moins que le visiteur ne saurait exprimer son envie de séjourner sur le site pour y vivre toutes les sensations. Sauf s’il consent à faire des sacrifices. La résidence du gérant qui paraît peu commode pourrait servir être une alternative. Sinon, le recours est fait au home hospitality c’est-à-dire, l’hébergement chez l’habitant.

Etat désastreux de la cusine


L’hébergement chez l’habitant est une forme d’hospitalité offerte au touriste lors de son séjour dans le village de Tanongou. Ce dernier est hébergé dans des sortes de tatas sombas modernes construites avec l’appui d’un partenaire américain, l’USADF. Des habitations dont la gestion est suivie par des femmes dites hébergeuses et l’association ‘’Tinfi’’ (signifiant en langue locale ‘’luttons pour progresser’’). L’association présidée par Joël Tankouanou, redistribue à chacun des différents acteurs impliqués dans l’organisation des visites des touristes les subsides issus des activités liées au guidage, à l’hébergement, à la restauration et à l’animation artistique et culturelle.

Quoique les habitants du village pourraient se frotter les mains d’accueillir le trop plein de monde refoulé par l’inconfort et l’incommodité prévalant au niveau des bungalows du campement relais ils ne perdent pas de vue la menace qui pèse sur la cascade et la conjoncture liée à la baisse du taux de fréquentation de la cascade depuis pratiquement deux ans. « Pendant la saison des pluies la traversée du pont n’est pas chose aisée et le risque que les véhicules ne puissent pas accéder à la cascade est grand avec les grosses pluies de ce mois de septembre. Tout ce que nous faisons dépend de la cascade ; elle constitue notre poumon. Si les touristes ne s’arrêtent pas à la cascade que deviendrons-nous ? », s’inquiète Joël Tankouanou.
Née en 2008, l’association ‘’Tinfi’’ vise à réduire la pression humaine sur le parc de la Pendjari. De nombreux braconniers dont les odyssées décimaient la faune ont dû ranger leurs armes pour s’adonner au métier de guides. Chasseur professionnel local reconverti, Zackarie Youmari se rappelle de ces tueries orchestrées dans le parc dans le dessein de nourrir sa famille. « Nous vivions du braconnage dans le parc quoique conscients des impacts de notre action puisque n’ayant aucune autre possibilité de nous en sortir. Aujourd’hui avec les activités de guidage sous l’égide de ‘’Tinfi’’ nous faisons face au quotidien en y associant les travaux champêtres », avoue-t-il.

La crainte de voir les vieux démons du passé resurgir avec l’état de la voie d’accès à la cascade et le délabrement du campement relais hante les esprits.

L’inquiétude est bien grande d’autant plus que les acteurs tirent sur la sonnette d’alarme sur les vestiges que constituent désormais les infrastructures d’accueil du site. « C’était la grande affluence au niveau du campement relais. Nous recevions tout le monde à l’exception des chefs d’Etat. Des ministres viennent faire des promesses depuis que le site a amorcé sa descente aux enfers mais dès qu’ils partent nous ne notons aucune amélioration. La voie d’accès à la cascade et même au village est en piteux état. Aujourd’hui c’est la grande désaffection », note Fataï Tiégou, ancien tickettier et maître-nageur de la cascade.

Aucun service n’est offert aux visiteurs au campement relais. Même la restauration est plombée par l’absence d’énergie électrique pour la consommation des vivres. Des pique-niqueurs qui traînent parfois dans les environs ne se privent pas de débarquer sur les lieux avec leurs glacières contraignant le gérant à se tourner les pouces.

Echec de l’Etat

Une situation qui n’honore guère l’Etat béninois malgré tous les fonds injectés dans le développement de ce réceptif hôtelier. Aucune avancée n’est à noter dans la gestion du campement relais sous tutelle de l’hôtel Tata Somba implanté à Natitingou. Les taxes de nuitée des hôtels devant servir au développement de toutes les infrastructures hôtelières bien que mises uniquement au profit des hôtels de l’Etat tels que Tanéka Koko, Kota, Tanougou et Pendjari n’ont contribué en rien à l’embellie de ces structures. Pis, elles sont en ruines et si rien n’est fait elles connaîtront le même sort que l’hôtel-campement de Porga fermé depuis quelques années. Une injustice qui justifie d’ailleurs le refus d’opérateurs privés à reverser à un moment donné ces taxes au Fonds de développement et de promotion touristique, s’offusquant des faveurs et facilités accordés à ces réceptifs au détriment des leurs. Ce qui a déclenché du coup une tension entre la direction départementale en charge du Tourisme et les opérateurs privés avec pour conséquence la fermeture de certains hôtels dont l’hôtel Tata Somba pourtant patrimoine de l’Etat.
Pour Constant Noanti, ancien directeur départemental de la Culture, de l’Alphabétisation, de l’Artisanat et du Tourisme, Atacora-Donga, c’est la manière dont sont conduites les initiatives de réfection ou de réhabilitation des infrastructures hôtelières dans la région qui est à déplorer. Aucun point sérieux sur l’état de ces structures n’est fait pour des projets d’investissements conséquents à soumettre à l’autorité aux fins d’initiatives porteuses. Et de se demander à quoi ont servi finalement les nombreux appuis de l’Etat au développement de ces infrastructures.
Face à ce tableau peu reluisant, Hermione Koudakossi Boko, responsable de Eco-Bénin, voit l’échec des autorités politico-administratives qui peinent à reconnaître tout le poids du secteur touristique dans l’économie nationale et l’intérêt à s’engager pour son développement. « Le secteur du tourisme est une activité commerciale pourvoyeuse d’emplois et de devises mais le gouvernement ne l’a pas encore compris au regard de sa politique. L’enjeu aujourd’hui après tous ces échecs serait de confier aux opérateurs privés la gestion des sites touristiques que nous avons, soit à travers une gérance libre ou une location-bail. Pas un contrat draconien qui asphyxie l’opérateur. Ceci aura pour avantage de booster le développement des sites et d’offrir des emplois aux autochtones », indique-t-elle. Il faudra donc, à son avis, proposer une offre unique à travers laquelle chacun des acteurs et les communautés trouvent leur compte sans qu’on ait l’impression qu’il y a une concurrence entre l’Etat et les associations de développement des localités qui abritent les sites.

Dans un contexte où les agents sont peu conscients de leur rôle dans la promotion de la chaîne touristique et se complaisent à se comporter comme des fonctionnaires de l’Etat et non comme des agents touristiques, elle n’entrevoit aucune lueur d’espoir pour un meilleur devenir du site de Tanongou.

Par Kokouvi EKLOU

Jean-Paul N’kiéma, Vocation : plongeur

Jean-Paul N’kiéma


Difficile de ne pas remarquer sur le site de la cascade de Tanongou, Jean-Paul N’kiéma. Celui qui se fait passer pour un guide et un plongeur hors-pair n’est pas moins connu des habitués des fameuses chutes d’eau.

S’il venait à vous proposer ses services, ne vous hasardez surtout pas à lui demander de plonger pour vos beaux yeux contre quelques flashs de caméra. Le jeune Jean-Paul N’kiéma se considère comme une célébrité et vous envoie paître. Les honneurs, il dit les avoir déjà connus. « Que ferais-je de vos prises de vue ou d’une vidéo alors que l’ORTB passe en boucle mes images chaque jour dans ses génériques ? », vous demande-t-il poliment quand l’envie lui vient d’être gentil.

Jean-Paul N’kiéma vit en effet de son activité de guide et de plongeur depuis les hauteurs de la cascade pour nourrir le regard des visiteurs à la découverte du site. Une fois le marché conclu, tel un singe, il arpente avec un zeste d’audace les roches abruptes des hauteurs de la cascade pour se hisser à son sommet et réussir un saut imparable dans la mare qui emprisonne les flux d’eau dégoulinant le long des montagnes. En deux, trois mouvements, il y est et s’offre une belle exhibition avant de se lâcher dans le vent. Plus de quarante mètres de hauteur à donner le vertige aux voyeurs et autres amateurs de sensations fortes. « Tout le monde peut le faire. C’est une question de courage », souligne-t-il, d’un air amusé, sous le regard admiratif des visiteurs.

Né en 1988, il a commencé dès l’âge de 8 ans à plonger depuis le sommet de la cascade pour payer ses études. Ses parents qu’il juge pauvres ne pouvaient pas à l’époque s’acquitter de ce besoin fondamental. « Mon père était là mais ne payait rien. La seule fois que j’ai reçu de lui l’argent de la contribution, on me l’a volé », se souvient-il. Dans sa tendre enfance les touristes se bousculaient pour payer ses services. Sa jeunesse également était un atout. L’on brûlait d’envie de voir cette petite silhouette se lancer dans le vide et immortaliser par les caméras ses magnifiques sauts. C’était l’époque de grâce. Le petit enfant découvre ainsi la joie d’être adulé par des adultes qui le couvaient de cadeaux, échangeaient par correspondance avec lui et l’aidaient aussi dans sa scolarisation.

Jean-Paul – Plongée depuis les hauteurs de Tanongou

Après l’obtention du BEPC et suite à deux échecs au baccalauréat, il décide de dédier ses temps libres à passer des émotions aux visiteurs des chutes d’eau de Tanongou.
Outre les plongeons il sert de guide lors des circuits pédestres où l’histoire de la localité est contée aux visiteurs et les beaux paysages leur sont montrés. La grande randonnée pédestre d’une durée de 4h 30 mn est facturée à 4000 F CFA par personne et la petite marche d’une durée de 2 heures l’est à 2500 F CFA. Le circuit du village lui est à 2000 F CFA par personne. Il y touche ses honoraires au niveau de l’association ‘’Tinfi’’.

Quand il n’en vient pas à trouver un client, Jean-Paul N’kiéma passe le clair de son temps à pêcher dans la retenue d’eau au pied de la grande chute d’eau. Et pendant la période des champs il s’adonne à la culture du maïs, de l’arachide et du riz. Avec une femme et deux filles à sa charge, il est loin de mettre en berne son ambition d’aller loin dans la vie. « A tout moment je peux trouver un emploi pérenne et c’est pourquoi je mise toujours sur le BAC », lance-t-il.

Par K. E.

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