Patrimoine national : Splendeur et décadence de la danse ‘’Agbéhoun’’

18/04/2015 08:05Comments Off on Patrimoine national : Splendeur et décadence de la danse ‘’Agbéhoun’’

Performance de danse sur bambou en hauteur, le ‘’Agbéhoun’’ reste pour de nombreux témoins un spectacle total qui aura propulsé le Bénin au devant des projecteurs. En dépit de son caractère captivant, il s’étiole de jour en jour, faute de relève.

Le Dahomey sur le toit des Nations. L’exploit réalisé par l’actuel Bénin le 6 juillet 1962 en France au Théâtre des Nations est encore dans les mémoires. Si au sommet de l’Etat rien n’est fait pour sauvegarder les temps forts du sacre de l’Ensemble national du Dahomey, dirigé à l’époque par Flavien Campbell, à la rencontre mondiale du théâtre initiée par l’UNESCO, des passionnés de la culture s’en rappellent comme si c’était hier. Même si c’est avec un brin d’amertume. « Je reste surpris que ce avec quoi nous éblouissions le monde il y a un demi-siècle soit en voie de disparition du fait de notre passivité et de notre acculturation », s’indigne Gratien Ahouanménou, entrepreneur culturel.
Pour la première fois et ce depuis des lustres, le Challenge du Théâtre des Nations, 1er Prix de ce prestigieux rendez-vous des arts théâtraux, toujours remporté par les nations européennes, échoit au Dahomey à travers la prouesse remarquable de ses acrobates sur bambous. Le Bénin doit une fière chandelle au génie de ses danseurs acrobates sur bambous.
Le ‘’Agbéhoun’’ en Fon ou Akpanou en Goun ou danse sur bambous est un spectacle caractérisé par une performance de danse sur des bambous de 7 à 15 mètres. Il se déploie par la mise en terre de tiges rectilignes en bambou au bout desquelles se trémousse du haut un acrobate à l’agilité étonnante. Le torse nu et le tronc ceint d’une culotte ou jupette, ce dernier redouble de génie et de prouesses pour amuser les spectateurs qui supportent à peine la voltige qu’imposent à la tige le poids de son corps et ses contorsions. Une véritable attraction dont se délectent curieux et autres amateurs de sensations fortes lors des réjouissances. Aussi captivante et populaire que les processions du culte ‘’Egungun’’, cette danse qui animait les manifestations dans les régions du sud-Bénin en particulier dans l’Atlantique, le Mono et l’Ouémé, amorce depuis peu son déclin.

Crépuscule d’une richesse

Hier véritable pratique et objet d’attraction aussi bien dans les quartiers que dans les festivals où les acteurs sont conviés, le ‘’Agbéhoun’’ se pratique sous la frénésie du rythme ‘’Agbé’’, un dérivé du ‘’Gbon’’, à en croire Adolphe Koffi Alladé, maître chorégraphe du Ballet national, directeur de la troupe Super Anges Hwendonaboua. Ainsi, outre le bambou ou ‘’Adawé’’ sur lequel se mène la performance du danseur, une calebasse ornée de cauris appelée ‘’Agbé’’, des tam-tams ‘’Gbon’’ et des gongs ‘’aflénou’’ sont déployés pour charmer le public. Il constituait un loisir très prisé. Cependant il perd aujourd’hui de son embellie avec la désertion de nombreux acrobates qui restent, selon Marcel Zounon, directeur du Ballet national, de grands athlètes adulés dans leur milieu, au regard des prouesses dont eux seuls avaient le secret. Mieux, ne s’y adonne qui veut.
Face à la tentation des esprits malveillants qui se plaisaient à les éjecter du sommet de la tige par des pratiques occultes, les danseurs sont astreints à suivre certaines règles à savoir l’abstinence sexuelle à la veille de leurs performances, l’interdiction de repas gras et une certaine hygiène de vie. Il n’est non plus à occulter certaines pratiques traditionnelles pour les protéger des regards malveillants.
Outre les manifestations en plein air qu’organisaient certaines familles et qui donnaient lieu à ces performances, des troupes professionnelles entretenaient la flamme autour du ‘’Agbéhoun’’. Mais aujourd’hui aussi bien ces spectacles grand public et ces troupes au nombre desquelles on compte Towara, Djolokoko et Super Anges ont abandonné cette richesse artistique au profit d’autres rythmes ou danses moins contraignants. Même le Ballet national peine à l’intégrer dans ses répertoires du fait de sa logistique, surtout au cours de ses tournées outre-Atlantique. « Les groupes qui s’adonnent encore à la danse ‘’Agbéhoun’’ se compteraient au bout des doigts. Aujourd’hui il n’y en a plus tellement », se désole Adolphe Coffi Alladé qui aura recensé en tant que promoteur du Festival international de la danse ‘’Agogo’’, un groupe à Adjigbamé, son village natal dans la commune de Kpomassè, où n’excelle qu’un seul jeune danseur, un autre à Zomahi dans la commune de Ouidah et un dernier dans la commune de Tori. Owowolé, le tout premier groupe qui faisait le prestige de cette danse dans la ville de Cotonou bien avant ces troupes professionnelles n’existe malheureusement plus. Porto-Novo dont le patrimoine artistique ne peut être conté sans le ‘’Agbéhoun’’ il y a peu, a vu ces grands danseurs acrobates disparaitre de ses scènes, emportés par l’air du temps. L’âge ainsi que le non respect des règles dévolues à cette danse ont tôt fait d’éroder l’engouement des jeunes. Un bien triste crépuscule pour une danse exotique de cette envergure.

Par Kokouvi EKLOU

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