Oloyè : Le contrebandier au cœur d’or

16/10/2017 06:580 commentaire

Grand pionnier de la commercialisation de l’essence frelatée, le ‘’kpayo’’, Joseph Midodjiho alias Oloyè, est derrière les barreaux, depuis vendredi 6 septembre dernier, et pour 24 bons mois, suite à sa condamnation dans le procès de l’incendie de Porto-Novo. Retour sur le parcours de celui qui règne depuis cinq décennies sur la vente illicite de carburant au Bénin…

Le Robin des bois

Le roi de l’essence ‘’kpayo’’ range pour 24 bons mois, bidons, bouteilles, tuyaux et autres accessoires alimentant l’activité qui l’a fait. Celui qui s’illustre comme l’un des grands pionniers du commerce prohibé de l’essence mène depuis vendredi 6 octobre dernier un autre combat dans sa vie, derrière les barreaux. Après avoir résisté pendant plus de quatre décennies aux sempiternelles tentatives des pouvoirs publics de supprimer son activité de prédilection, le président de l’Association des importateurs, transporteurs et revendeurs de produits pétroliers (AITRPP) capitule devant les tribunaux.

Pour nombre de ses condisciples, c’est un coup dur. Longtemps, l’homme s’est imposé dans le trafic des produits pétroliers. Grossiste, il entretient le marché parallèle de l’essence, avec des complicités dans les hautes sphères politico-administratives aussi bien au Bénin qu’au Nigeria.
Oloyè force le respect de ses proches et collaborateurs. La taille moyenne, les cheveux grisonnants à ras, la barbe et la moustache peu fournies, il ne passe pas inaperçu. A l’âge où certains aspireraient à prendre leur retraite, le sexagénaire déborde encore d’énergie. Invétéré taquin, il s’était confié à nous à l’une des réunions de l’Association des importateurs, transporteurs et revendeurs de produits pétroliers (AITRPP) à Bohicon.

« En classe de CEI, j’ai raccroché avec les bancs pour mieux me consacrer à l’activité à laquelle mon père m’a initié. Je ne savais faire que ça », s’expliquait-il. Comme s’il se rappelait des moments de sa vie, il indique consacrer aujourd’hui cinquante ans de sa vie à la commercialisation des produits pétroliers. Une activité qui suppléait les pénuries cycliques de carburant dans le pays et dont il a su tirer énormément profit. « C’est grâce à lui que notre commerce a pris son envol. Il a su à travers son sens de l’organisation, mettre en place une activité qui nourrit de milliers de Béninois. C’est le riche qui prêtait de l’argent aux pauvres et les insérait dans le secteur pour leur permettre de ne point dépendre de qui que ce soit », soulignait Kinsègbédji Houssou Gbalè, revendeur d’essence « kpayo ». Polygame et père de nombreux enfants, Oloyè reste aux yeux des acteurs du secteur de l’essence de contrebande, « un sage qui sait conduire sa troupe malgré son faible niveau d’instruction. Un grand leader ».

« Il incarnait encore dans un passé récent l’homme qui approvisionnait tout le marché informel du carburant. Il aidait les pauvres et le social le préoccupait plus que le lucratif. Face à la pénurie dont fait souvent l’objet le marché du carburant béninois, s’est levé un homme qui à travers sa carrière a montré tout son engagement à fournir de l’essence aux populations », témoignait Jean-Marie Accrombessi, alors vice-président de l’Association des importateurs, transporteurs et revendeurs des produits pétroliers. A travers cette activité prohibée, il a su investir dans d’autres secteurs d’activités tels que le transport, l’agro-alimentaire, les micro-crédits. Directeur général des établissements « Confiance à Dieu » qui interviennent dans le transport, Oloyè aide, confirmait Théophile Adjovi, secrétaire général de l’AITRPP, « ceux qui n’ont rien ». Il a mis à la disposition de jeunes à la quête d’emploi des centaines de motos pour leur permettre de faire du taxi moto. Même si ces crédits ne sont jamais remboursés à 100% par les bénéficiaires, il n’entend point s’éloigner de ses objectifs. Un geste qu’il rééditera pendant longtemps. Nombre de femmes par son soutien mènent des activités génératrices de revenus, telles que la commercialisation de pains produits par ses boulangeries. Elles remboursent à raison de 100 F CFA par jour les prêts octroyés. Plus de 600 personnes sont employées par le trafiquant dans le seul secteur des produits pétroliers. Grand importateur de produits pétroliers de la commune d’Adjarra, dans le département de l’Ouémé, Joseph Midodjiho est assez populaire et son engagement politique au sein du Parti du Renouveau Démocratique (même s’il lui est dénié par les caciques du PRD) puis de Force Cauris pour un Bénin Emergent (FCBE) l’ont témoigné, même s’il n’aura pas réussi à se faire élire député à l’instar de Loukman Aloukou Minakodé, un de ses congénères dans le commerce de l’essence de contrebande. Le succès qu’il a dans la vie professionnelle le fuira longtemps en politique. Son vœu d’avoir un mandat électif n’a jamais été réalisé. Sa tentative sur une liste proche de la mouvance présidentielle sous l’ère de Boni Yayi s’est soldée par un échec. Encore moins son soutien à la décision du chantre du Changement d’assainir le secteur des produits pétroliers et à le réorganiser en favorisant une reconversion des acteurs du secteur de l’informel, dès son avènement au sommet de l’Etat. Renforçant plus que jamais sa vocation de contrebandier.

Même en prison, une baisse drastique des flux d’importation illicite des produits pétroliers commercialisés au Bénin n’est pas à espérer tant de nombreux ‘’Oloyé’’ ont depuis pris la relève, régnant sans partage sur les circuits d’acheminement et de distribution des produits pétroliers, depuis le terminus des voies d’eau ou le long de la frontière bénino-nigériane, de Agbato à Cotonou, Abomey-Calavi, en passant par Igolo, Ifangni, Pobè, Adja Ouèrè, Avrankou, Kétou, Kilibo, etc. Contraignant l’Etat à perdre des recettes fiscales induites par le trafic illicite s’élevant à plus de 15 milliards de francs CFA.

Par Kokouvi EKLOU

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