Entretien avec Idrissou Mora-Kpaï, cinéaste : « Border est un projet engagé avec un sous-texte social sur la réalité africaine… »

20/03/2017 05:25Comments Off on Entretien avec Idrissou Mora-Kpaï, cinéaste : « Border est un projet engagé avec un sous-texte social sur la réalité africaine… »

Idrissou Mora-Kpaï – Photo : Mounir MORA-KPAI.

Cinéaste béninois, Idrissou Mora-Kpaï est diplômé de l’Université des Arts cinématographiques «Konrad Wolf» à Babelsberg en Allemagne. Réalisateur de plusieurs courts-métrages et de documentaires couronnés de distinctions à travers le monde dont le prix Prince Claus des Pays-Bas récompensant des réalisations exceptionnelles dans le domaine de la culture et du développement, il nourrit l’ambition de réaliser un long métrage impliquant aussi bien des acteurs et techniciens béninois et nigérians. Projet qu’il évoque dans cet entretien….

Le Béninois.net : Vous avez en projet la réalisation d’un long-métrage au Bénin, précisément à Sèmè, frontière bénino-nigériane et qui engagera des acteurs et techniciens de ces deux pays. Quelles sont les motivations d’un tel projet ?

Idrissou Mora-Kpaï : L’idée de ce projet est née d’une expérience vécue pendant un voyage au Nigeria. Me trouvant à Lagos pour une conférence sur les archives cinématographiques, je voulais profiter de ma présence à proximité de mon pays, le Bénin, pour rendre visite à ma famille. Jamais je n’aurais pensé qu’un trajet de 100 km deviendrait le voyage le plus cauchemardesque de ma vie.
Bien que certains faits dans ce film soient des pratiques courantes sur cette frontière, le récit et les personnages sont purement imaginaires.

De quoi traite concrètement ce film intitulé « Border » ?

« Border » raconte l’histoire d’Abbey et de Safurat, tous deux bloqués à la frontière pour défaut de document de voyage. Béninois et émigré au Canada, Abbey est de route pour voir son grand-père mourant. Safurat, une chanteuse nigériane d’Afro-Soul part à Cotonou pour un concert. Ce qui a commencé comme une attente frustrante se transforme rapidement en exploration du lieu et en quête de sens, pour finir en attirance réciproque. « Border » est un drame romantique, une histoire d’amour dans un lieu improbable.

Plus que des personnages, Abbey et Safurat semblent être des prétextes pour évoquer des réalités d’un continent aujourd’hui en pleine mutation ?

Les deux personnages du film, Abbey et Safurat, sont des produits des réalités contemporaines africaines. Abbey représente cette génération d’« Afropolitains », à la fois d’ici et d’ailleurs, incarnant la fuite des cerveaux, et pour qui l’ascension et le statut social occupent une place cruciale. S’il observe avec fascination les nouvelles opportunités qui se présentent dans son pays, en termes d’affaires, les retrouvailles lui rappellent une période sombre de sa vie. Dix ans plus tôt, la bourse d’étude qu’il avait obtenue pour le Canada lui avait été volée par les fonctionnaires d’un régime corrompu. S’il n’est jamais rentré, c’est bien à cause de cette affaire et son grand-père qui l’a élevé, et avec lequel il entretenait une relation de complicité affective, n’avait eu d’autre choix que de se soumettre à la longue séparation. Maintenant que le grand-père est mourant, Abbey est pris par les remords et se culpabilise. Le voyage qu’il entreprend est une urgence pour se faire pardonner par son grand-père.
Abbey est un personnage séduisant, mais aussi troublant à cause de ce conflit intérieur qui le ronge et qui va constituer le fondement de sa relation avec Safurat. Safurat est un personnage catalyseur qui sert de miroir à Abbey. Grâce à elle, il prend conscience de son égoïsme et de sa vision réductrice du continent.
Safurat représente une nouvelle génération d’activistes qui émergent sur le continent et qui s’attaquent à la corruption, au sous-développement, au manque de vision de certains gouvernants. C’est une génération qui a une vision très globalisée, car elle s’informe par le biais des médias sociaux qu’elle utilise aussi pour diffuser ses pensées. Safurat mène son activisme avec la musique et dédie ses chansons aux petites gens, c’est-à-dire à cette classe populaire qui subit. Malgré sa force de caractère, Safurat a du mal à s’opposer à sa mère qui veut qu’elle reste mariée à son violent mari. Son rapprochement avec Abbey lui donne le courage de dire non et de remettre à sa place cette mère envahissante.

‘’Border’’ est un projet qui possède tous les ingrédients d’un film populaire, capable de convaincre à la fois un public africain et international. Tout d’abord, parce que l’histoire est contemporaine, à la fois divertissante et profonde, traitant des questions universelles liées à l’amour, la quête de sens et d’identité, l’accomplissement, la maturation, etc. Le film explore des zones psychologiques complexes tout en mettant en scène des personnages familiers. Dans ‘’Border’’, non seulement le spectateur fait connaissance avec ce lieu bien particulier, mais il s’identifie aux conflits des personnages, à leurs frustrations, leurs regrets, leurs névroses. Par ailleurs, la musique participe de cette universalité grâce à l’afro-soul jouée par Safurat.
‘’Border’’ satisfait aussi les besoins du public africain qui aime voir les films de Nollywood, sauf qu’il s’agit ici d’un film de qualité, fort d’un scénario et d’un récit élaboré.

Vos documentaires en général questionnent l’épanouissement de l’être humain, dans son sens le plus profond. Avec ce long-métrage, gardez-vous la même approche avec les personnages ?

Pour moi le cinéma a toujours été un voyage vers l’inconnu, vers une nouvelle expérience, avec un autre sens du temps. Ce voyage suscite des questionnements du genre : est-ce qu’on n’est pas allé un peu trop vite ? Ou est-ce qu’on n’est pas resté coincé dans le passé ?
Aussi, le retour chez soi peut signifier un voyage vers l’inconnu, pas seulement parce que le lieu de son enfance a changé mais parce qu’on a soi-même changé et qu’on revient en tant qu’étranger. Etant moi-même émigré, je suis régulièrement confronté à cette mise en question de soi. Abbey, le personnage principal de ce film a des similarités avec moi. Expatrié de longue date, il est perdu dans cette Afrique méconnue et plus encore dans cette frontière très bouillonnante, dont il ne maîtrise ni les habitudes ni les codes.
‘’Border’’ est par ailleurs, un projet engagé, avec un sous-texte social qui réfléchit sur la réalité africaine postcoloniale et ses frontières arbitraires, sur la corruption et le manque d’opportunités, sur l’économie globale, la jeunesse africaine et ses rêves, tout cela de façon subtile et sans porter atteinte au caractère divertissant du film. Le film montre une image complexe du continent avec toutes ses contradictions, sans idéalisme et sans misérabilisme. Par exemple, il expose ces images de villes en pleine mutation, la créativité artistique de la jeunesse et sa fierté par rapport à ses héritages culturels tout en décryptant sans complaisance les conditions de la majorité pauvre et ses besoins. Ces images de l’Afrique contemporaine me permettent de raconter cette histoire avec des images mémorisables.

Vous comptez réaliser ce film avec des artistes et techniciens béninois et nigérians. Ne jugez-vous pas cette initiative assez fastidieuse au regard de la barrière linguistique ?

En développant cette histoire, il m’est apparu essentiel que le film touche un public africain, ce qui implique de résoudre la question des langues. Les langues coloniales ont toujours été un objet de séparation, même pour des pays limitrophes qui partagent des langues africaines, comme c’est le cas du Bénin et du Nigeria. Pour dépasser ces contraintes linguistiques qui bloquent les échanges entre les pays africains, j’envisage de tourner ce film en plusieurs langues dont l’anglais créolisé du Nigeria d’une part, et le français africain de l’autre. Outre le français, Abbey parle l’anglais qu’il a appris au Canada. Il parlera anglais avec Safurat et parfois le fon, l’une des langues les plus importantes au Bénin. Safurat parlera le yoruba avec d’autres protagonistes. Les autres personnages du film parleront le français, l’anglais, le yoruba ou le fon, selon la situation.
Pour le public anglophone, le français et les langues africaines seront sous-titrés en anglais. La version destinée au public francophone sera conçue de la même manière. Tout le film sera sous-titré pour le public international.

L’envergure du projet appelle à la mobilisation de grands acteurs ainsi que de fonds…

Par son sujet, interférant réalité et fiction, le film fera se côtoyer acteurs professionnels et non-professionnels. Pour renforcer les éléments de réalité dans le film, certaines scènes seront filmées dans des conditions documentaires, en toute petite équipe, avec des figurants qui seront filmés dans leur quotidien. Il est essentiel que mes deux personnages, Safurat et Abbey, soient incarnés par des acteurs professionnels. De cette façon, j’espère mieux rendre évidentes la complexité et l’ambivalence entre intériorité et extériorité qui caractérisent ces personnages. Je demanderai aux acteurs de séjourner dans les lieux de tournage afin de s’imprégner des ambiances et d’enrichir leurs personnages.
Outre les scènes extérieures qui seront tournées dans certains lieux originaux comme la frontière, les rues de Lagos, une grande partie du film sera tournée à Cotonou et aux environs, à savoir : les scènes des baraques, des maisons, le village des pêcheurs, les scènes sur les barques.
S’agissant du budget il est estimé à 400 000 euros, si l’on tient compte du fait qu’une grande partie des techniciens et artistes impliqués sur le projet seront originaires du Bénin et du Nigeria.

Et comment comptez-vous mobiliser un tel montant pour concrétiser ce projet dans un contexte où les dirigeants peinent à soutenir les initiatives artistiques majeures ?

J’ai financé tous mes films avec des aides françaises et européennes. Mais comme vous le savez, ces aides nous maintiennent dans une dépendance continue, et nous empêche de développer une cinématographie nationale, fiable, durable, capable d’exprimer le point de vue des Africains. Aucune cinématographie au monde ne s’est développée avec seulement des aides étrangères.

Nous devons prendre l’exemple de nos voisins nigérians. Tout est financé localement avec l’appui des sociétés de la place et des citoyens de bonne volonté. Aussi l’Etat nigérian intervient-il depuis quelque temps. Je veux m’inspirer de cet exemple. J’organiserai un Crowdfunding local en demandant à mes compatriotes qui en ont les moyens et aux sociétés actives dans notre pays de nous soutenir, soit sous forme de dons en matériels, soit sous forme d’aide financière, afin de mener à bien ce projet. C’est un principe nouveau qui se fait déjà dans le reste du monde. Nous devons nous y mettre aussi.
Concernant une éventuelle participation du gouvernement de notre pays, j’ai adressé une demande au ministre de la Culture mais je n’ai pas encore reçu une réponse de sa part.
Ayant suivi les divers débats sur le Fonds des arts et de la Culture, je suis d’accord que des réformes sont nécessaires au niveau de la gestion de ce fonds, parce que le fonds tel qu’il était géré, n’était pas octroyé aux projets fiables mais aux personnes bien connectées. Mon souhait est que cette vision des choses change.
Mais, l’idée d’impliquer des banques pour des projets culturels, en occurrence des projets cinématographiques, ne peut représenter une solution crédible, dans un pays qui n’a jamais eu une industrie cinématographique. Comment appliquer un model business dans un secteur qui n’est pas encore né ?

Outre ce long-métrage dont la réalisation préoccupe, sur quel autre projet travaillez-vous actuellement ?

Je travaille actuellement sur le montage de « Joe’s Corner Store », un documentaire qui raconte la vie de Joe Watson, un Afro-Américain de 65 ans qui tient un petit magasin de vente de bonbons dans le quartier noir du centre historique de Charleston, en Caroline du Sud. A travers l’histoire de Joe, le film interroge l’Amérique post esclavagiste en abordant les sujets brûlants qui font l’actualité de ce pays, à savoir : la violence policière, le racisme à l’égard des noirs, la surpopulation carcérale, le système juridique américain, etc.
J’ai par ailleurs accepté d’enseigner au département d’études cinématographiques de l’Université de Pittsburgh, en Pennsylvanie. Ce qui fait que mon temps est réparti entre mes engagements à l’Université et le développement de mes divers projets de films…

Propos recueillis par Kokouvi EKLOU A/R Atacora-Donga

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